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vendredi, 20 juin 2008

Hommage à Emile Zola

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Juin 1908. Voilà cent ans tout juste que les cendres d’Emile Zola ont été transportées du cimetière de Montmartre au Panthéon. S’il nous fallait une raison pour rendre hommage à Zola sur ce blog, ce serait bien sûr à cause du 21bis rue de Bruxelles, là où il a vécu et là où il mourut en 1902. Mais de raison, il en est une bien supérieure, exprimée par Anatole France lors des obsèques de l’écrivain : « Il fut un moment de la conscience humaine ».

Professeur de littérature française à la Sorbonne nouvelle et spécialiste de Zola, Alain Pagès vient de publier aux éditions Lucien Souny « Emile Zola : de J’accuse au Panthéon ». C’est un gros livre (400 pages) très érudit mais qui se lit très facilement. Alain Pagès nous y raconte Zola dans les derniers mois de sa vie, de novembre 1897 à septembre 1902, de son engagement dans l’affaire Dreyfus à sa mort. Le tout est complété par quelques révélations sur les causes du décès de l’auteur de Pot Bouille sous forme d’une enquête presque policière et un rappel des conditions de son transfert au Panthéon en 1908, Georges Clémenceau étant alors Président du Conseil.

L’affaire Dreyfus – l’Affaire – (1894/1905) est une période particulièrement importante dans l’histoire de notre pays et celle de la République en particulier. Le livre d’Alain Pagès ne nous raconte pas l’Affaire, mais nous la fait vivre dans sa phase la plus cruciale (1898/1899) à travers l’engagement de Zola que nous suivons presque pas à pas : novembre/décembre 1897 et sa brouille avec Le Figaro ; janvier 1898  l’écriture, au 21bis rue de Bruxelles, de la « Lettre au Président de la République » qui deviendra « J’accuse … » dans l’Aurore du 13 janvier ; puis son procès et son exil d’un an en Angleterre. Alain Pagès ne se contente pas de nous expliquer ce que furent les raisons de l’engagement de Zola aux côtés d’Alfred Dreyfus, mais il nous conte aussi ce qui, finalement, est peut être le plus admirable chez Zola outre sa quête de vérité et de justice, à savoir la remise en cause complète de son existence même, lui l’écrivain mille fois reconnu et aux succès littéraires indéniables. Il nous raconte sa vie privée, son quotidien presque et aussi les insultes, les menaces tout comme les encouragements reçus. Ce n’est pas le moindre mérite du livre que de nous faire vivre l’Affaire dans les coulisses de Zola si on veut bien nous passer cette expression : les méandres de sa pensée, le comportement de ses amis et plus généralement du camp dreyfusard mais aussi les attaques par presse interposée, via notamment l’odieux La Libre Parole de Drumont et ses propos antisémites et xénophobes.

Décédé fin 1902 – voir sur le sujet l’article publié ici même sous la plume de Bernard Vassor – la mort d’Emile Zola reste un mystère. Si la thèse officielle de l’accident est contestable, toutes les hypothèses émises suite aux différentes confidences faites avec le temps par certains témoins restent sans preuve. Alain Pagès, on le sent, a bien une préférence pour l’idée qui consiste à dire que Zola a été tué par un membre de la Ligue des Patriotes (mouvement nationaliste) qui aurait bouché le conduit de cheminée de la chambre de l’écrivain et ainsi créé les conditions de son intoxication, les preuves manquent. Mais sa petite enquête quasi-policière ne manque pas d’intérêt.

Parlant des Juifs et de l’antisémitisme, Alain Pagès cite dans son livre une phrase de Zola comme nous aimerions en lire une sous la plume d’un de nos intellectuels contemporains ou bien l’entendre à la télévision pour être plus moderne : « Je parle d’eux bien tranquillement, car je ne les aime ni ne les hais. Je n’ai parmi eux aucun ami qui soit près de mon cœur. Ils sont pour moi des hommes, et cela suffit .»
 
9e93f681279f107a514353027d1a9f6d.jpeg Emile Zola
De J'accuse au Panthéon
Alain Pagès
Editions Lucien Souny
21€ 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Auteur du livre et grand spécialiste d’Emile Zola, Alain Pagès a bien voulu répondre à quelques questions pour Paris Neuvième.

Paris Neuvième (PN) : Sait-on quand, pourquoi, dans quelles conditions Emile Zola est venu habiter rue de Bruxelles dans le 9ème arrondissement ?

Alain Pagès (AP) : Zola a choisi de vivre dans le 9e arrondissement à partir de 1877. Il s’est alors installé au 23 de la rue de Boulogne (aujourd'hui rue Ballu). Puis, en 1889, il a emménagé dans un immeuble cossu, situé au 21bis rue de Bruxelles. Zola aime ce quartier où vivent alors beaucoup d’intellectuels et d’artistes. En outre, son logement présente pour lui l’avantage de ne pas être trop éloigné de la gare Saint-Lazare, ce qui lui permet de se rendre aisément, par le train, dans sa propriété de Médan, située le long de la Seine, près de Poissy.

PN : l’engagement de Zola en 1898 pour Dreyfus correspond à une rupture dans sa vie. Y-a-t’il d’après vous des indices dans son œuvre qui expliquent cette rupture ?

AP : Dans mon livre, j’insiste plutôt sur l’idée de « continuité » : continuité entre l’engagement pour Dreyfus et celui pour Manet et la nouvelle peinture, en 1867-1868 ; continuité entre cet engagement politique de 1897-1898 et la bataille littéraire menée entre 1877 et 1880 pour défendre l’idée naturaliste. Mais s’il faut parler de « rupture », je verrais plutôt une rupture d’ordre émotionnel. Tout d’un coup, en novembre 1897, lorsqu’il découvre ce qu’est la situation d’Alfred Dreyfus (l’innocent enfermé à l’île du Diable, alors qu’on connaît le véritable coupable, Esterhazy), Zola a l’impression de se trouver devant une réalité aussi passionnante que celle de toutes les fictions qu’il avait jusque là imaginées. Et il décide d’affronter cette réalité, qu’il perçoit avec l’émotion du jeune homme qu’il était autrefois – d’une jeunesse qu’il espère retrouver, d’une certaine façon, en refusant d’être indifférent et de se taire. Relisez le début de son premier article publié dans Le Figaro, le 25 novembre 1897. La clef de cet engagement émotionnel s’y trouve, définie en quelques mots : « Quel drame poignant, et quels personnages superbes ! Devant ces documents, d'une beauté si tragique, que la vie nous apporte, mon cœur de romancier bondit d'une admiration passionnée. Je ne connais rien d'une psychologie plus haute. »

PN : Emile Zola est classé parmi les hommes de gauche, les progressistes. Néanmoins, il avait une vie bourgeoise bien établie, une double vie cachée même, certaines de ses fréquentations, vous le dites vous même dans votre livre, ne sont guère progressistes, certaines de ses positions esthétiques comme sa façon de regarder les peintres impressionnistes dans les années 1880 ne font pas non plus preuve d’un gout immodéré pour la nouveauté, bref, en quoi Emile Zola était pour vous un homme de progrès ?

AP : Je ne sais pas si l’on peut considérer que Zola a été « un homme de progrès ». En tout cas, c’est un homme qui a cru au « progrès » toute sa vie : au progrès social, au progrès scientifique, et même, d’une certaine façon, au progrès dans la littérature. Pessimiste de nature, il a constamment lutté contre ce pessimisme foncier en imaginant des solutions nouvelles pour l’homme et la société. L’affaire Dreyfus a apporté un nouvel élan à cette volonté « progressiste » qui était inscrite profondément dans son esprit. Et c’est ce qui l’a poussé à se lancer dans une œuvre éducative, de reconstruction morale et politique : il a conçu son dernier cycle romanesque sur le modèle biblique, comme des « Évangiles », capables d’éclairer l’avenir.

PN : une question un peu classique mais dans les temps un peu troublés par manque de repères que nous vivons, en quoi Emile Zola est il encore de notre temps ?

AP : C’est un écrivain de notre temps, sans aucun doute. Parce qu’on continue à le lire, d’abord, tout simplement pour le plaisir et l’émotion qu’apportent les récits qu’il a construits dans ses Rougon-Macquart. Et puis, il faut dire que Zola constitue, au début de notre XXIe siècle, un exemple auquel il est possible de se référer pour comprendre le monde dans lequel nous vivons : un exemple de droiture intellectuelle, un exemple de courage dans un engagement dont il a assumé toutes les conséquences, les plus douloureuses, les plus risquées pour son existence même. C’est un exemple de lucidité aussi. Il fallait être particulièrement clairvoyant, à la fin du XIXe siècle, pour dénoncer les dangers que l’antisémitisme pouvait faire courir à la société française – alors que le parti pris antisémite était une opinion banale, chez la plupart des intellectuels de cette époque. Le grand mérite de Zola est d’avoir fait preuve de cette extraordinaire lucidité.

07:00 Ecrit par Didier VINCENT dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Paris, Emile Zola, histoire, hommage, Alain Pagès

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